La révolution au village
Ou la démocratie
participative au quotidien
Il était une fois un petit village bâti sur le flanc de la
montagne jurassienne, entre quatre cents et six cents mètres d'altitude, à
douze kilomètres seulement de Sochaux. Un vieux village de quelques six cents
âmes, d'où les hommes partent pour travailler. D'où les hommes partent
ailleurs... définitivement. Avec de moins en moins de jeunes. Ils quittent le
village-dortoir, mais aussi le village-maison de retraite.
Comme des milliers d'autres villages de France, Vandoncourt
somnole. L'imagination, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas au pouvoir
à Vandoncourt. Il y a un Conseil Municipal à Vandoncourt, comme dans toutes les
communes de France. Les électeurs en entendent parler régulièrement, tous les six
ans. Ils l'élisent même. Il défend, paraît-il, les intérêts communaux. C'est ce
que les candidats proclament, dans leur profession de foi, la seule information
qu'ils adressent à leur concitoyens... Tous les six ans. Le maire gère en père
de famille et tranche en autocrate. Si conflit il y a, c'est lui qui décide ;
le Conseil entérines tous les trimestres. Il sait déterminer seul, ou presque,
ce qui est bon pour la population... et c'est qui ne l'est pas.
A Vandoncourt, y a plus de dimanche, y a plus de bon pain, y
a plus de village. Les villages de villageois, l'exode rural les a presque tous
tués. L'école aussi se meurt. Les instituteurs ne veulent pas rester .
C'est de là que part la révolte, en 1969. In extremis, les
parents créent une association, veulent faire participer les élus à la
rénovation du village. En commençant par l'école, que l'on voudrait sans mur,
sans piège. Une vraie école du peuple. Une équipe d'animation apparaît, sous
l'impulsion de quelques uns, de retour au pays, après des années passées en
Afrique. Aide aux Tiers-Monde, Noël des enfants déshérités, soirées dédiées aux
anciens, soirées des nations où les étrangers du village, Suisses, Arabes,
Italiens et Espagnols présentent des danses et des histoires du pays. Des fêtes
à la fois folkloriques, gastronomiques et antiracistes. Le village grouille
tout à coup de vie, d'activité.
Et la municipalité, elle continuait à gérer, comme si rien
ne se passait ? Qui plus est, cette renaissance irrite.
Puisqu'il en est ainsi, l'équipe d'animation décide de se
présenter aux élections municipales de 1971. Un questionnaire est lancé.
Destiné à une centaine de personnes choisies dans le village en fonction de
leur appartenance à différentes communautés (hommes, femmes, jeunes, vieux,
professions libérales, ouvriers, paysans...), il porte sur la vie du village,
l'animation culturelle, la participation de la jeunesse à la prise de
responsabilité, les liens des associations entre elles, l'administration du
village et « notre avis sur l'avenir du village ». Sur Cent questionnaires
distribués, il y a soixante-douze réponses. Celles-ci sont anonymes et la
synthèse réalisée constitue un programme cohérent qui reste encore aujourd'hui
la base de l'action municipale à Vandoncourt. Avec un nouveau slogan pour la
campagne électorale: « Voter pour nos candidats, c'est voter pour vous »
.
C'est ainsi qu'une équipe toute neuve entre à la Mairie,
rapidement renforcée par les jeunes et par ceux qui animent les associations.
Un village sans maire
Démocratie, contrôle populaire, autogestion c'est désormais
de cela qu'il s'agit à Vandoncourt. Pour l'équipe de départ, de vingt ans en
moyenne plus jeune que la précédente, il s'agit bien de donner à la démocratie
toute sa dimension. En associant les forces vives à la gestion. En développant
la démocratie au quotidien. En multipliant les structures de concertation. En
informant complètement et régulièrement. En limitant la délégation de pouvoir
par une pratique permanente de la démocratie directe.
Treize élus pour administrer, où plutôt pour animer la
commune, c'est trop peu ! C'est même dérisoire, injuste et scandaleux. Le
village a besoin de tous pour se régénérer, pour retenir et accueillir. Tous ?
Impossible sans doute. Mais le plus grand nombre. Pour donner au village sa propre
vie. Pour faire émerger les besoins. Pour retrouver l'identité d'une commune
vivante. Pour décentraliser les initiatives. Pour créer des canaux qui
permettent à chacun de s'exprimer. Pour informer. Pour imaginer...
Imaginer, imaginer. Les projets ne manquent pas à
Vandoncourt. On ne parle plus de réunion du conseil municipal, mais de réunion
des conseils. Un conseil de treize membres, bien sûr. Comme dans toute commune
de cette taille. Mais il ne se réunit pas sans les trois autres conseils :
Celui des jeunes, celui des anciens, celui des associations, un véritable petit
parlement où sont représentés tous les groupes et clubs. Les conseils se
réunissent, au moins chaque mois, ce sont là soixante citoyens rassemblés.
Parfois, il se transforme en réunion publique, la mairie en forum. Sans vote,
ni contrainte. Il s'agit de libérer au maximum l'expression. Pas de maire, pas
de chef à Vandoncourt. Sept commissions sont mises en place (scolaire, budget,
technique, développement économique, sociale, fêtes et cérémonies,
environnement). Ce sont elles qui s'informent des besoins, qui élaborent les
solutions pratiques, qui contrôlent les réalisations. Elles sont sous le
contrôle des conseils. Ainsi la commission des finances, elle est composée
d'élus et de non-élus; Elle publie dans le bulletin du village le budget et le
compte administratif en expliquant et en commentant les chiffres. Au mois de
novembre, la mairie organise des journées de discussion sur le budget. Tous les
postes sont retranscrits sur des grandes feuilles accrochées au mur, dans
différents points du village et dans le préau de l'école. On peut ainsi voir
l'évolution des dépenses et des recettes, année par année. Les conseils, la
commission des finances et la population peuvent ainsi confronter leurs idées.
Les électeurs, français et étrangers (que la loi française exclut de tout
scrutin), peuvent voter dès l'âge de 15 ans pour élire les membres des
conseils, pour s'exprimer sur telle affaire importante. Vandoncourt à ses
référendums pour briser le cercle toujours trop étroit de la participation
populaire. N'importe quel groupe, individu, association (il y en a une
vingtaine) peut proposer un projet. Les conseils en apprécient l'urgence, les
commissions – ouvertes - en étudient la mise en pratique. Pour définir ce
fonctionnement local, aux antipodes des règlements préfectoraux et des
structures légales, « un règlement intérieur » a été mis aux points les
premiers temps, puis modifié à plusieurs reprises.
La démocratie directe s'est rapidement mise en place dans
les structures. On délivre encore des fiches d'état-civil, on y reçoit toujours
des demandes de renseignement, mais la marie est avant tout le centre de
l'effervescence démocratique, le laboratoire des propositions et des analyses
populaires. Un « café du commerce » parfois.
On entre dans la mairie, on accède librement à toutes les
sources documentaires, on se sert comme chez soi. Sauf cas social ou
judiciaire, le courrier est à la disposition de tous. Le matériel municipal n'a
d'autre vocation que de servir la vie locale. Pas besoin de quérir une
autorisation pour utiliser photocopieuse, téléphone locaux, panneaux
municipaux. Il y a parfois encombrement, pléthore d'informations, télescopage
de convocations. C'est la rançon d'un système qui pousse très loin la liberté
d'expression. A Vandoncourt au moins, le vocable de maison commune n'est pas
usurpé.
Tu as envie, tu veux... fais-le !... Le village t'aideras!
Ainsi naissent et se développent de multiples activités au village. A défaut de
moyens financiers -le village n'est pas riche -On ne manque pas de compétences
locales qui puissent répondre aux besoins.
Encouragement à l'initiative, utilisation des compétences,
bénévolat: C'est sur ce triptyque que s'appuie l'animation permanente du
village. « L'animation c'est la politique! ». La politique ce n'est pas
ce passage successif sur les tréteaux ou les écrans d'un certain nombre de
professionnels patentés et homologués -par qui ? -mais la prise en charge de la
vie quotidienne du plus grand nombre; vingt- cinq siècle après une définition
de Périclès: la politique, gestion de la cité. Par tous, c'est à dire à
l'inverse de ceux qui détiennent habituellement le monopole du gouvernement et
de l'information, dévoyant ainsi la démocratie politique. « Gouverner, c'est
faire croire », disait Machiavel. Mais au contraire, ANIMER c'est rendre,
c'est redonner, c'est permettre, c'est critiquer, c'est devenir libre.
La majorité de la population de Vandoncourt pratique
l'autogestion - ou plutôt un contrôle populaire sur la vie quotidienne - sans
le savoir. Peut-être certains préféreraient-ils parler de démocratie, de
fraternité, d'honnêteté ou de participation. Ou encore de liberté !
* C'est à Vandoncourt que fut créé le premier tri sélectif
des déchets. Il y a 30 ans !
* C'est à Vandoncourt que l'on s'opposa à l'enrésinement. La
population empêcha l'office national des forêts de planter dix hectares
d'épicéas qui auraient détruit une partie de la flore.
* C'est à Vandoncourt que l'on pris très tôt position dans
les grandes luttes nationales (Larzac, canal Rhin-Rhône, fusées Pluton,
nucléaire civil et militaire,...).
Contre le pouvoir centralisateur, paperassier, contrôleur de
toutes les initiatives, gérant de la bonne norme contre toutes les déviances,
la population de Vandoncourt répond à la manière de Gandhi: « La fin est
contenue dans les moyens, comme l'arbre dans la semence « . On y souligne
volontiers la nécessaire concordance entre les exigences de demain et le
comportement d'aujourd'hui.
Ailleurs, les élus dénoncent vaillamment un pouvoir qui les
empêche de réaliser cette démocratie locale, cet apprentissage de l'autogestion
qu'ils réclament dans les motions, les conseils, assemblées, assises,
séminaires, forums, carrefours, meetings... Mais le pouvoir et la loi
deviennent vite pour eux l'alibi qui autorise à ne rien changer, la diversion
qui permet d'interdire aux groupes concernés de réfléchir collectivement à leur
devenir .
A Vandoncourt, rarement la démocratie directe a été porté
aussi loin. Mais à la différence de l'autre démocratie - formelle et déléguée
-celle-ci est une lutte permanente contre l'autorité ; et plus encore contre le
conditionnement de l'individu.
Des années après, beaucoup sont encore surpris du chemin
parcouru, surpris de l'autonomie individuelle ou collective acquise, surpris de
cette capacité à reconstruire parfois le quotidien.
Vandoncourt cherche, se cherche, existe... Avec la volonté
de créer un devenir qui ne soit pas un simple prolongement ou une vague adaptation
du présent, mais une rupture, un dépassement.
Les prémices apparaissent d'une information, d'une gestion
populaire, d'une identité et d'une communauté retrouvée, qui remettent en cause
le modèle de croissance dominant, qui contestent, par le bas, les mécanismes de
pouvoir et d'aliénation.
Les structures de démocratie directe, participative ne sont
pas seulement le remède aux maladies de carences, aux esclavages nouveaux
engendrés par notre société, mais l'un des moyens pour un autre type de
société.
En France, les structures de démocratie participative ont
encore du mal, ne serait-ce que parce qu'elles progressent dans un
environnement hostile (état centralisateur, notables, presse locale, mentalités
d'assistés). La population de Vandoncourt essaient de conjuguer ce que notre
société libérale ignore si profondément : La réalisation concrète de nouvelles
formes d'existence avec ce que cela suppose de fureur de vivre, d'aptitude à un
bien être qui ne soit pas seulement matériel et, par ailleurs, la possibilité
de se réunir pour forger des outils, la capacité de prendre en charge son
propre développement, de maîtriser sa propre évolution.
Lorsqu'on cherche les moyens d'un développement, on oublie
trop souvent, même quand on affirme le contraire, que les masses populaires
sont le seul moyen vraisemblable d'une évolution. Mais il faut alors admettre
qu'elles doivent aussi être les seules bénéficiaires. Comment pourrait-on les
mobiliser en vue de « leur » développement, si on hésite à leur donner des
pouvoirs à la mesure de leurs responsabilités ?
A la « démocratie déléguée », qui ôte toute initiative au
peuple et n'assure en aucune façon un contrôle de celui-ci sur l'état,
succéderait une démocratie directe, les populations exerçant eux-mêmes tous les
pouvoirs qui le sont aujourd'hui - au demeurant fort mal - par un certain
nombre d'institutions et de ministères.
Le socialisme pourrait dès lors cesser d'être un but à
atteindre dans un cadre plus ou moins socialisé, c'est à dire un idéal
indéfiniment repoussé, un vœu pieux. Il pourrait être ce qu'il doit être : une
méthode de gouvernement. C'est à cette condition qu'il permettrait la mise
en forme d'un nouveau modèle de développement, le départ d'une nouvelle
civilisation.
A son échelle, Vandoncourt et ses pareils, dans des villes
et villages du Brésil, de l'Inde, d'Espagne et d'ailleurs, sont de petits
laboratoires. Ils sont un espoir pour des lendemains qui chanteraient.
Jean Louis BATO.
Sources: -« A Vandoncourt, c'est tous les jours dimanche »
de Christophe Wargny (1980) -Enquêtes à Vandoncourt ( 1979)
-L'Echo de notre village (association pour l'information des
habitants de Vandoncourt)